TL;DR. La robotique humanoïde de soin bascule du prototype à l’usage clinique sous l’effet de trois forces convergentes : démographie, modèles Vision-Language-Action, effondrement des coûts. Trois trajectoires d’usage se dessinent (logistique hospitalière mature, soulagement de la charge soignante et tâches médicales délégables, compagnonnage et soutien psychosocial), et le verrou n’est plus la science mais le cadre réglementaire, l’éthique et l’organisation du soin. Cet article croise la littérature 2026 et 14 mois d’observation du robot Miroki à l’Institut du cancer de Montpellier.
1. Une transition de phase
La robotique humanoïde de soin n’est plus un sujet de prospective. Elle est en train de basculer du prototype isolé à l’usage clinique répété. Cette bascule s’observe à trois endroits convergents.
Le premier, c’est la pression démographique et sanitaire. L’ONU prévoit 1,5 milliard de personnes de 65 ans ou plus en 2050, contre 703 millions aujourd’hui (UN DESA). L’OMS projette une pénurie de 11 millions de soignants à l’horizon 2030 (WHO Health Workforce). Le Japon documente en décembre 2024 un ratio de 1 candidat pour 4,25 postes dans le secteur du care (Sinolytics).
Le second, c’est une rupture technique des modèles d’intelligence artificielle dits Vision-Language-Action, qui permettent à un robot de généraliser à des tâches et à des objets jamais vus, sans réentraînement spécifique.
Le troisième, c’est l’effondrement des coûts. Goldman Sachs documente un passage de 200 000 dollars unitaires en 2024 à une fourchette 30-150 000 dollars en 2026, soit une baisse plus rapide que prévu (Goldman Sachs). Unitree vend déjà un humanoïde à 15 400 dollars.
Je propose ici une lecture croisée de ce qui se passe. D’un côté, la littérature scientifique et industrielle disponible en mai 2026. De l’autre, ce que nous observons depuis quatorze mois à l’Institut du cancer de Montpellier, où nous avons intégré pour la première fois au monde un robot humanoïde compagnon dans un parcours de radiothérapie pédiatrique. Le projet s’appelle Miroki. Il est conduit avec Enchanted Tools et Microsoft.
La posture est délibérément médiane. Ni techno-optimisme, ni techno-scepticisme. Je cherche à cartographier ce que la promesse tient déjà, où elle bute, et quelles plages de plausibilité s’ouvrent pour la décennie qui vient.
2. Pourquoi maintenant : le ciseau démographique et la pénurie soignante
Aucune des promesses de la robotique humanoïde ne tiendrait sans la pression que les systèmes de santé subissent. C’est cette pression qui transforme un objet de R&D en sujet de politique publique.
Les ordres de grandeur sont rappelés par l’OMS : d’ici 2030, une personne sur six dans le monde aura 60 ans ou plus, les 60 ans et plus passant de 1 à 1,4 milliard en dix ans (OMS). La pénurie de soignants est massive dans les pays à revenu faible et intermédiaire, mais se documente aussi en Europe et en Amérique du Nord (Japon : déficit de 380 000 aides-soignants dès 2025 ; France : tensions EHPAD et HAD).
C’est cette équation qui explique pourquoi la Chine, le Japon et la Corée investissent massivement. La Chine a publié en janvier 2025 un plan national qui inclut explicitement les robots humanoïdes dans la stratégie eldercare (gov.cn ; lecture critique CFR sur le risque d’inégalités urbain-rural). Le Japon co-finance la plateforme nationale AIREC (AI-driven Robot for Embrace and Care, développée par l’université Waseda) via METI et MHLW, avec un objectif d’intégration clinique à partir de 2030 et une cible à 67 000 dollars (Silver Eco). L’Europe arrive plus tard sur l’industriel, mais construit son cadre via France 2030, Horizon Europe, et la double tutelle réglementaire MDR plus AI Act sur laquelle je reviendrai.
3. L’état du paysage : qui construit quoi
Le terme « humanoïde » recouvre des objets très différents. Pour s’orienter, il faut distinguer les plateformes intégralement anthropomorphes des robots mobiles à haut du corps humanoïde.
Côté plateformes intégrales, plusieurs acteurs sont en production série ou en pilotes industriels en 2026.
| Acteur | Plateforme | Pertinence soin |
|---|---|---|
| Figure AI (USA) | Figure 03 | VLA Helix commercial-ready, 350+ unités livrées en moins de 120 jours (Figure) |
| 1X Technologies (Norvège) | Neo | Pilotes assisted living USA et Corée, téléopération encore dominante, 20 000 dollars |
| Unitree (Chine) | G1, H1 | Très bas coût (15 400 dollars), tests hospitaliers (restocking, prélèvements veineux) |
| Fourier (Chine) | GR-3 Care-bot | Conçu explicitement pour la santé, 2 000 hôpitaux servis (WIPO) |
| AIREC (Japon, Waseda) | AIREC (AI-driven Robot for Embrace and Care) | Plateforme nationale R&D, tâches physiques visées (transferts, bain) |
D’autres acteurs notables avancent en parallèle : Apptronik (Apollo), Agility Robotics (Digit) en RaaS chez Toyota, Tesla (Optimus Gen 3), Sanctuary AI (Phoenix, filiale Sanctuary Health), Genesis AI (GENE-26.5, main robotique au ratio humain 1:1). Chacun avec une trajectoire industrielle propre, dont une partie convergera vers le soin dans la seconde moitié de la décennie.
Côté robots mobiles à haut du corps humanoïde, certains sont déjà industrialisés en clinique. Moxi, développé par Diligent Robotics et désormais propriété de Serve Robotics, opère 100 unités dans plus de 25 hôpitaux américains, avec 1,25 million de livraisons autonomes documentées et un chiffre d’affaires annuel de 200 à 400 000 dollars par site (Diligent).
Le pôle européen a longtemps semblé en retard. 2025 et 2026 ont vu l’émergence de ce que la presse spécialisée décrit comme un véritable supergroupe français (French Tech Journal). Wandercraft, pionnier mondial des exosquelettes autoportants, a dévoilé Calvin-40, un humanoïde industriel développé avec Renault (The Robot Report). Pollen Robotics, acquis par Hugging Face, a présenté Reachy 2 au CES 2025 avec un positionnement explicite recherche, santé et retail. Enchanted Tools déploie Mirokaï à l’AP-HP Broca en gériatrie, à l’EHPAD Annie Girardot, dans des partenariats LiveOak Day Care en Californie, et à l’Institut du cancer de Montpellier en radiothérapie pédiatrique (Enchanted Tools ; Microsoft Customer Stories). UMA, plus récent, démarre ses premiers pilotes en 2026.
Une remarque sur le design vaut d’être faite ici, car elle est rarement explicite dans les analyses industrielles. La littérature sur la vallée de l’étrange montre que c’est l’attractivité d’un robot, plus que l’inquiétude étrange seule, qui prédit son acceptabilité (PMC uncanny valley). Le design de Mirokaï, avec ses couleurs vives, ses traits non réalistes, ses oreilles et ses yeux expressifs, n’est pas une fantaisie esthétique. C’est une stratégie assumée d’évitement de la vallée de l’étrange, dont nous voyons les effets en salle pédiatrique : sur les enfants de 4 à 7 ans, l’anthropomorphisme s’enclenche immédiatement, sans phase de méfiance.
4. Ce qui est cliniquement validé aujourd’hui
L’état des preuves repose aujourd’hui sur deux corpus principaux : une scoping review JMIR Aging 2026 synthétisant 59 études entre 2012 et 2025 (dont 83 % en conditions réelles en EHPAD ou à domicile, JMIR Aging), et une scoping review santé générale PMC avril 2025 sur 27 études structurées en trois domaines : interaction sociale, rééducation physique, diffusion d’information santé (PMC).
Les effets démontrés convergent : réduction de la solitude, de l’anxiété et de la dépression chez la personne âgée et chez l’enfant ; entraînement de la mémoire ; meilleure adhésion médicamenteuse ; exercices physiques guidés ; réduction de la douleur procédurale en pédiatrie (JMIR SARs pédiatrie). Les limites méthodologiques sont aussi documentées : peu d’essais randomisés contrôlés à grande échelle, hétérogénéité des plateformes et des protocoles, taille d’effet rarement comparable d’une étude à l’autre.
Quatre plateformes historiques structurent environ 80 % de la littérature en gériatrie : Pepper et Nao (SoftBank Robotics), Paro (robot phoque thérapeutique japonais, essai randomisé en cours sur la démence), Matilda (Australie) et TIAGo (Europe). Sur ce socle historique vient se greffer la nouvelle vague des humanoïdes équipés de modèles de langage embarqués, qui ouvre une bande passante interactionnelle inédite. C’est ce que j’appelle les robots de nouvelle génération. Ils justifient de reprendre en grande partie les études déjà conduites en robotique sociale, parce qu’ils miment plus profondément la conversation humaine et changent qualitativement ce que mesure l’évaluation clinique.
L’effort de production de preuves s’élargit. À l’Institut du cancer de Montpellier, nous documentons depuis quatorze mois une cohorte de 14 enfants suivis pour radiothérapie, avec plus de 172 interactions enregistrées entre avril et décembre 2025. Le protocole de recherche associé, KOKORO, est en pré-enregistrement avec un design SCED (Single-Case Experimental Design). C’est une brique parmi d’autres dans l’élargissement de la base probante mondiale, dont la pédiatrie procédurale est l’un des terrains les plus prometteurs.
5. Ce qui débloque techniquement : les modèles VLA
La rupture technique de 2025 et 2026 porte un acronyme : VLA, pour Vision-Language-Action. Trois familles dominent. Helix, développé par Figure AI, est le premier modèle VLA à contrôler l’intégralité du haut du corps d’un robot à 200 hertz, avec une capacité de pick-and-place sur des milliers d’objets jamais vus, déclenchée par prompt en langage naturel (Figure). π0 de Physical Intelligence est une politique généraliste entraînée sur 8 robots différents, capable de transférer ses compétences d’une morphologie à l’autre (Physical Intelligence). Isaac GR00T N de Nvidia est un modèle ouvert cross-embodiment combinant données réelles et synthétiques, dont la version 2026 cible explicitement la robotique chirurgicale (Nvidia ; 2 Minute Medicine).
Ce que ces modèles changent pour le soin tient en quatre points : généralisation zero-shot à des objets jamais vus (essentiel dans l’hétérogénéité hospitalière), pilotage en langage naturel ouvrant l’usage à des soignants non programmeurs, collaboration multi-robots sur tâches longues, et apprentissage par téléopération où chaque session humaine devient donnée d’entraînement (modèle déjà revendiqué par 1X avec Neo).
Une précision de terrain s’impose ici. La plupart des robots de soin déployés aujourd’hui en production clinique, dont Miroki, n’utilisent pas encore un VLA généraliste. Ils s’appuient sur des architectures plus classiques, où un modèle de langage de grande taille (LLM) orchestre une bibliothèque de comportements préprogrammés. C’est suffisant pour une grande partie des cas d’usage relationnels, mais c’est une indication de l’écart qui sépare la frontier R&D du déploiement médical certifié. Les premières plateformes médicales VLA-natives apparaîtront à mesure que le cadre réglementaire absorbera la généralisation comportementale, et c’est probablement le sujet structurant de la fin de cette décennie.
6. Trois trajectoires d’usage clinique
La littérature converge sur trois trajectoires d’usage clinique. Elles ne sont ni concurrentes ni hiérarchisées : ce sont trois angles de pénétration différents.
Logistique hospitalière. C’est le segment économiquement le plus mature. Moxi en est le cas d’école. Transport de médicaments, d’échantillons, de linge, de repas, restocking automatique, récupération de matériel souillé. L’impact annoncé est de 200 à 400 000 dollars par site et par an, équivalent à environ deux équivalents temps plein infirmiers libérés de tâches non cliniques. Le modèle économique RaaS (Robot-as-a-Service) est déjà en place et il pourrait dominer le déploiement européen.
Soulagement de la charge soignante et tâches médicales délégables. C’est la trajectoire la plus sous-discutée dans le débat public, qui se concentre souvent à tort sur le compagnonnage. Les humanoïdes commencent à prendre en charge le monitoring de signes vitaux par vision et capteurs embarqués (ECG, SpO2, température, pression artérielle non invasive). La détection de chutes par vision est désormais déployée. Les prélèvements veineux automatisés par doppler ultrasonore et insertion sub-millimétrique sont démontrés sur G1 d’Unitree. Les rappels médicamenteux contextualisés sont en pilote. Ces tâches ne sont pas du compagnonnage. Ce sont des tâches techniques que personne ne veut faire en routine, dont l’automatisation libère du temps soignant pour ce qui exige de l’humain.
Compagnonnage et soutien psychosocial. C’est le socle de preuves historique. Pepper, Nao, Paro l’ont construit sur quinze ans. La nouvelle vague équipée de LLM embarqués ouvre des cas d’usage avancés : conversations longitudinales avec rappel de souvenirs personnalisés, lecture, jeux, animation collective, stimulation cognitive ciblée pour le trouble cognitif léger et la maladie d’Alzheimer débutante. La pédiatrie procédurale en est un sous-cas particulièrement bien documenté, et c’est celui dont nous avons l’expérience à l’Institut du cancer de Montpellier.
Quelques observations terrain méritent d’être versées au dossier, sans les présenter comme des résultats publiés.
Sur l’acceptabilité, nous documentons trois clusters d’usage clairement différenciés par âge. Entre 4 et 7 ans, l’anthropomorphisme s’enclenche immédiatement, le robot est intégré comme partenaire de jeu, les goodies physiques (stickers, certificats de courage, couronnes) structurent une trajectoire affective sur la durée du traitement. Entre 8 et 13 ans, la narration devient le levier dominant : les chasses au trésor avec indices vocaux, les histoires inventées et reprises de séance en séance créent une continuité émotionnelle. Entre 14 et 17 ans, la posture adolescente impose une recalibration : le robot ludique est un frein si on insiste, mais il devient pertinent en mode discret, comme partenaire de discussion ciblée (goûts, études, sciences). Un de nos patients adolescents utilise Miroki comme partenaire pédagogique sur les lois physiques et chimiques, en anglais.
Trois autres observations méritent d’être notées. L’implication des soignants comme relais est le facteur d’adoption numéro un : sans elle, le robot reste un objet étranger ; avec elle, il devient un membre de l’équipe. La robotique de soin ne convient pas à tous les profils : un de nos quatorze enfants a perçu Miroki comme effrayant et son refus a été intégralement respecté, et il y aura toujours un sous-ensemble pour qui la machine sera contre-indiquée. Enfin, trois limites techniques reviennent systématiquement (reconnaissance vocale en difficulté sur les voix basses, latence LLM-TTS produisant des silences gênants, absence de mémoire persistante entre séances), verrous qui seront résolus à court terme.
Rééducation et mobilité. Wandercraft a déployé ses exosquelettes Atalante dans plus de 80 centres, et son exosquelette personnel Eve est en essai clinique aux États-Unis sur les blessés médullaires. Fourier en Chine sert 2 000 hôpitaux et fait évoluer sa plateforme vers un care-bot social et assistif.
Assistance aux activités de la vie quotidienne et chirurgie. C’est la frontière de 2026 à 2030. AIREC vise les transferts lit-fauteuil-toilettes, l’habillage assisté, la préparation et la distribution de repas, le bain assisté. La convergence chirurgicale humanoïde est annoncée mais non démontrée ; la robotique chirurgicale en production reste non humanoïde.
7. Le verrou n’est plus la science : il est ailleurs
Une thèse simple traverse la littérature de 2026 : la robotique humanoïde de soin n’est plus principalement bloquée par la science. Elle est bloquée ailleurs.
Le cadre réglementaire est dense. En Europe, un humanoïde qui réalise une action diagnostique ou thérapeutique est un dispositif médical (DM) au sens du règlement MDR (Medical Device Regulation, règlement européen 2017/745 relatif aux dispositifs médicaux). Le guidance MDCG 2025-6 a clarifié l’articulation entre le MDR et l’AI Act (Commission européenne) : c’est la classification MDR qui détermine in fine si l’IA embarquée est qualifiée de « haut risque » au sens de l’AI Act.
| Type de robot | Statut DM | Classe MDR probable |
|---|---|---|
| Logistique pure (Moxi) | Non-DM | sans objet |
| Compagnon social non thérapeutique | Frontière grise | sans objet ou Classe I |
| Mesure des signes vitaux | DM | IIa |
| Administration de médicament | DM | IIb |
| Compagnon avec revendication thérapeutique | DM | IIa probable |
| Robot chirurgical | DM | IIb à III |
Pour les industriels, c’est une équation à trois variables (preuves cliniques, conformité, modèle économique). Pour les hôpitaux, c’est un saut culturel.
Les risques éthiques sont stabilisés dans la littérature (PMC). Cinq points reviennent : perte de vie privée (robot interconnecté qui observe en permanence), réduction du contact humain et risque de substitution, asymétrie de pouvoir quand un tiers contrôle le robot et donc le résident, dépersonnalisation par stéréotypage des réactions, et attachement illusoire chez les patients déments (probablement le point le plus délicat à arbitrer cliniquement). Le principe directeur qui en émerge est celui de complémentarité explicite, jamais de substitution. C’est aussi la posture que nous avons adoptée à l’ICM dès l’origine du projet.
L’acceptation soignante est conditionnelle. Environ 60 % des soignants pensent que les robots socialement assistants deviendront mainstream sous 5 à 10 ans (PMC nursing), mais cette acceptation est conditionnée à un rôle d’augmentation, pas de remplacement. À l’ICM, nous observons exactement ce profil : des manipulatrices initialement réservées qui deviennent les meilleurs relais une fois qu’elles ont compris que le robot ne menaçait pas leur métier, et un personnel plus âgé qui demande davantage de pédagogie en amont.
Les inégalités d’accès sont sous-discutées. Les humanoïdes coûteux risquent de bénéficier d’abord aux pays riches et aux structures privées haut de gamme, en creusant les inégalités d’accès au soin. La Chine en fait un sujet de politique publique mais les analystes alertent sur le risque de négligence des zones rurales et démunies.
8. La triple promesse mal articulée du débat public
Le débat public sur la robotique humanoïde de soin souffre d’une mauvaise articulation. On oppose souvent trois rôles qui sont en réalité complémentaires.
Le premier rôle est celui de présence relationnelle. Compagnonnage, soutien émotionnel, continuité entre les séances, animation collective. C’est le rôle le plus médiatisé, parfois caricaturé en « robot qui tient la main des gens ».
Le second rôle est celui de soulagement de la charge soignante. Logistique, transport, restocking, présence dans des zones où l’humain ne peut pas aller, prise en charge de tâches non cliniques qui mangent un temps précieux. C’est le rôle économique le plus mature, mais aussi le plus invisible.
Le troisième rôle est celui d’assistance à des gestes médicaux délégables sous supervision. Monitoring, prélèvements automatisés, distribution médicamenteuse, vigilance. C’est le rôle en cours de maturation. Il fera basculer la robotique humanoïde dans la catégorie des dispositifs médicaux à part entière.
Les positions caricaturales du débat public reflètent une mauvaise compréhension de cette triple promesse. L’argument « le robot va prendre le travail des soignants » est aussi faux que l’argument « le robot va juste tenir compagnie aux gens ». La réalité est que les trois rôles progresseront ensemble, à des vitesses différentes selon les segments cliniques, et que la question politique pertinente est : comment on dose, qui décide du dosage, et qui mesure les effets.
Ce que la littérature surestime. L’autonomie en environnement réel non structuré, d’abord : un hôpital reste un environnement chaotique (objets non répertoriés, urgence, encombrement) que les démonstrations Helix et π0 calibrées en laboratoire ne reproduisent qu’imparfaitement. Le calendrier du robot infirmier polyvalent à 5 ans, ensuite : enchaîner pansement, prélèvement, distribution médicamenteuse et conversation patient suppose une dextérité fine et un parcours réglementaire MDR plus AI Act qui ne se compriment pas facilement. La dextérité du bain et de l’habillage enfin : la combinaison sécurité physique, intimité et acceptation culturelle en fait une frontière particulièrement difficile.
Ce que la littérature sous-estime. L’impact sur les soignants, d’abord, encore peu documenté alors qu’il est central pour la viabilité du déploiement (c’est pour cela que nous avons ouvert à l’ICM une étude dédiée à l’acceptabilité et à la transformation du travail induite par Miroki). La valeur de la présence inertielle, ensuite : une partie importante du bénéfice clinique tient à ce que le robot est davantage qu’à ce qu’il fait. Nous l’observons dans le bunker de radiothérapie, où la présence non active du robot tient compagnie à un patient seul dans le béton armé, sur un mode d’utilité que les protocoles d’évaluation peinent à mesurer. La continuité entre séances enfin : pour les pathologies longues (oncologie, maladies chroniques, rééducation), la relation humain-robot construit sur plusieurs semaines ou plusieurs mois un effet cumulatif que les études courtes ne captent pas.
9. Ce qui me semble plausible à trois, cinq et dix ans
Aucun pronostic en robotique humanoïde ne tient à la décimale. Je propose des fourchettes, pas des certitudes.
Horizon 2027-2028. Industrialisation logistique élargie (Moxi, Mirokaï et équivalents dans 30 à 50 % des hôpitaux de référence américains, démarrage massif en Europe). Les architectures à base sphérique comme celle de Mirokaï présentent ici un avantage rarement souligné : un déplacement latéral fluide, particulièrement adapté aux couloirs étroits et au repositionnement rapide en salle, là où les architectures bipodales peinent. Premiers RCT publiés sur les humanoïdes compagnons en pédiatrie, marquage CE de 2 à 3 plateformes spécialisées (rééducation, monitoring), prix unitaire sous 40 000 dollars en occident et sous 15 000 dollars en Chine, convergence vers des architectures VLA dérivées de Helix, π0 ou GR00T.
Horizon 2029-2031. Émergence d’un robot infirmier polyvalent en pilote dans 10 à 20 hôpitaux pionniers (pansements simples, prélèvements veineux automatisés, distribution médicamenteuse). RaaS dominant en santé autour de 30 à 50 000 euros par an, EHPAD augmentés avec un humanoïde social pour 20 à 30 résidents, premiers déploiements AIREC au Japon en centres pilotes. Convergence chirurgicale partielle (assistance instrumentale, pas de geste autonome). Cadre réglementaire stabilisé avec guidelines HAS, FDA et EMA spécifiques. Émergence d’un champion européen.
Horizon 2034-2036. Robot domicile aîné standard à 5 à 15 000 euros ou en abonnement, prise en charge partielle par la Sécurité sociale dans plusieurs pays. Effacement progressif de la frontière humanoïde social / humanoïde manipulateur vers un modèle unique multi-rôles. Téléprésence robotisée courante en zones sous-dotées. Les humanoïdes deviennent capteurs longitudinaux du déclin cognitif, de la fragilité, de l’observance : pivot probable vers une médecine prédictive ambiante. Première vague de contestations médico-légales.
Au-delà de 2040. Les projections à un milliard d’humanoïdes mondiaux (Morgan Stanley) sont à nuancer fortement par les contraintes éthiques, écologiques et de gouvernance. La direction est claire, la vitesse non.
10. Ce qui reste à construire
La décennie qui vient n’est pas une décennie d’ingénierie pure. Quatre chantiers sectoriels me semblent structurants.
Infrastructure d’évaluation clinique européenne. Les études actuelles sont hétérogènes, les protocoles incomparables, les RCT rares. Il manque un consortium européen rassemblant CHU, INSERM, agences et industriels, avec méthodologie partagée et essais multicentriques de référence. C’est la condition pour que les remboursements arrivent. C’est précisément la direction que nous voulons proposer depuis l’ICM, avec une première étude multicentrique sur Miroki en radiothérapie, en France, en Europe et à l’international.
Couche de scénarisation clinique. Quand le hardware sera commodité, ce qui n’est pas si loin, la valeur se déplacera vers les protocoles cliniques, les contenus narratifs, les scripts d’interaction adaptés à chaque pathologie. C’est une couche aujourd’hui peu produite, mal financée, et pourtant déterminante, supposant un mélange de compétences (médecine, game design, pédagogie thérapeutique, design d’expérience) qui n’existe pas encore en formation. C’est dans cette logique que je construis, en parallèle de Miroki, un protocole d’IA comportementale en soin, croisement de mes observations terrain et de la littérature, dont l’objectif est de pouvoir calibrer un robot et son IA en mode soignant, avec toujours les mots justes.
Convergences à institutionnaliser. Humanoïde × jumeau numérique patient (interface physique d’un avatar cumulant wearables, dossier patient, historique conversationnel). Humanoïde × ambient AI clinique (le robot écoute la consultation, structure le compte-rendu, propose le plan de soin). Humanoïde × IoT domicile pour télésupervision. Ces briques sont aujourd’hui développées séparément, leur intégration sera l’un des goulots de la prochaine décennie.
Gouvernance et formation soignante. Co-design systématique avec patients et équipes (encore très rare), formation des cadres hospitaliers à l’intégration de ces machines dans les parcours de soin, protocoles de supervision humaine décidant quand le robot peut agir seul et quand il doit attendre validation, suivi médico-légal des incidents.
À l’intérieur de ces chantiers, plusieurs niches cliniques sous-adressées appellent un travail spécifique : radiothérapie adulte anxiogène, soins palliatifs, médecine nucléaire, IRM et CT pédiatriques et claustrophobes, adhésion thérapeutique chronique en oncologie hormonale. Ce sont des terrains à institutionnaliser, pas des opportunités à saisir individuellement.
11. Ce que la prochaine décennie demande
La robotique humanoïde de soin ne se résume ni à un risque de remplacement des soignants, ni à un gadget de compagnonnage. Trois rôles vont progresser ensemble, à des vitesses différentes : présence relationnelle, soulagement logistique, assistance technique sous supervision. Aucun ne se substituera à l’humain. Tous redéfinissent les conditions dans lesquelles l’humain peut continuer à soigner.
Ce qui manque le plus aujourd’hui n’est pas une percée technique. Les modèles VLA, la baisse des coûts, la maturité industrielle des plateformes sont là, ou suffisamment proches pour que la fenêtre s’ouvre. Ce qui manque est ailleurs : la rigueur méthodologique pour évaluer sans dramatisation ni complaisance, la culture de co-design avec patients et soignants sans laquelle ces machines resteront des objets imposés, la capacité institutionnelle à intégrer ces robots dans des parcours de soin organisés. La prochaine décennie n’est pas une question d’ingénierie, c’est une question d’organisation du soin.
L’observation depuis quatorze mois d’un humanoïde compagnon dans un parcours pédiatrique de radiothérapie m’a appris une chose, simple : la valeur d’une machine de soin ne se mesure pas à ce qu’elle peut faire seule, mais à ce qu’elle rend possible quand on la pense avec ceux qui soignent et ceux qui sont soignés.
Une dernière note, plus personnelle. J’ai traité des enfants en radiothérapie pendant plus de sept ans avant que Miroki n’arrive dans le service. Il y a un avant et un après, et nous ne souhaitons pas revenir en arrière. Les enfants sont contents de venir en radiothérapie, les parents sont rassurés, les soignants sont moins sous pression. Merci aux équipes de l’ICM, d’Enchanted Tools et de Microsoft, à nos partenaires académiques (IES Université de Montpellier, Laboratoire Hubert Curien à Saint-Étienne) pour la validation dosimétrique, au SIRIC Montpellier Cancer qui porte le protocole KOKORO, à Sandrine Moustardier pour son dévouement, et à toutes celles et tous ceux que je ne peux pas nommer ici mais qui font, jour après jour, que ce projet existe.